Narvik
Ce qui devait arriver arriva : l’appel du grand nord a encore frappé. Apparemment, faire les 2800 kilomètres jusqu’à Luleå ne suffisait pas, et c’est pourquoi, lundi et mardi derniers, profitant d’une météo favorable, j’ai fait l’aller-retour en train de Luleå à Narvik, en Norvège (soit 15 h de trajet supplémentaire ; non, ma passion ferroviaire ne connaît pas de limites, sinon financières).
Mais pourquoi Narvik ? Déjà parce que cette ville est au-delà du cercle polaire et que c’était l’occasion de voir le soleil de minuit : la photo ci-dessus a ainsi été prise vers 23h00. Ensuite, parce que cette ville nichée au cœur des fjords norvégiens a une grande importance historique (notamment dans l’histoire de la Seconde guerre mondiale). Enfin, parce que le trajet pour y aller est absolument splendide, et c’est par là que je vais commencer.

Lundi, à 10h40, j’ai donc embarqué à bord du train SJ46 qui m’amènerait vers 18h30 en gare de Narvik. Le nez à la fenêtre dans l’espoir d’apercevoir élans ou rennes, j’ai surtout vu les grandes plaines, lacs et forêts du Norrbotten. Mais, petit à petit, le paysage s’est fait de plus en plus vallonné à mesure que j’approchais des Alpes scandinaves (ou Scandes), la chaîne de montagnes marquant par ici la frontière entre Suède et Norvège.
Mais avant d’atteindre ces sommets, j’ai d’abord découvert avec une stupeur mêlée d’effroi la mine de Kiruna. Cette mine de fer à ciel ouvert devenue souterraine (ci-dessus) est le plus grand producteur de fer d’Europe, et ça se voit : rarement j’ai vu une trace aussi immense de l’impact de l’humanité sur le paysage. Tels les nains de Tolkien qui ont réveillé un démon en creusant trop loin sous la montagne, les Suédois ont miné si profond que l’intégrité de la ville s’en est vue menacée : plus de 20 000 personnes ont dû déménager car leur logement risquait à tout moment de s’effondrer.
Face à ces montagnes de gravier, et après avoir traversé de grandes forêts quasi-vierges de toute activité humaine, j’ai ressenti un certain malaise (malaise encore renforcé quand j’ai découvert l’effet néfaste de la mine sur le peuple Sámi, les autochtones de la région). Ce malaise m’a accompagné sur le chemin vers Narvik, grand port industriel où est exploité la majeure partie de ce fer, mais il a cependant laissé place à l’émerveillement alors que nous longions les lacs, plateaux et sommets des Scandes.



Une fois passé le choc esthétique du trajet, l’arrivée à Narvik pourrait paraître un peu terne. C’est un port industriel et son cœur, reconstruit après des bombardements massifs durant la Seconde guerre mondiale, n’est pas particulièrement joli. Mais la nature est tellement omniprésente, tellement subjuguante, qu’on finit par faire abstraction. Où qu’on pose le regard, on voit les fjords alentour, les montagnes enneigées au loin, ou les forêts qui recouvrent les flancs de celles-ci.
C’est si fascinant que, après avoir posé mes affaires à mon auberge de jeunesse (la Sjømannskirken, une ancienne « église de marins » reconvertie), j’ai pris de quoi grignoter et je suis monté vers Tredjetoppen, le sommet de la petite colline qui surplombe la ville. Je n’ai pas pu l’atteindre car il y avait des travaux et je n’avais manifestement pas les bonnes chaussures mais, même de seulement 500 mêtres d’altitude, j’en ai pris plein les mirettes.





En redescendant vers l’auberge de jeunesse dans le soir qui refusait de tomber, je me suis dit que je ne me relancerais pas dans une randonnée le lendemain matin (c’est étonnamment raide, un fjord), et que j’irais plutôt me cultiver. J’ai donc réservé des billets pour le Narvik Krigsmuseum, que l’on pourrait traduire par « Musée de la guerre de Narvik ».
Même si la guerre est un passe-temps assez universel pour l’humanité, on pourrait se demander pourquoi cette ville en particulier mérite un musée dédié à la question. La raison est simple : pendant la Seconde guerre mondiale, Narvik constituait pour l’Allemagne nazie un point stratégique essentiel car c’était la source principale de son approvisionnement en fer (provenant… de la mine de Kiruna, exactement).

Par ailleurs, la Norvège constituait une obsession personnelle pour Adolf Hitler. Tout à ses théories fumeuses sur la « pureté de la race aryenne », il voyait dans cette population de grands blonds nordiques un réservoir génétique qui permettrait de redonner au peuple Allemand sa pureté d’antan. C’est pourquoi il a ordonné l’invasion de la Norvège et son occupation, et encouragé ses soldats à prendre pour femmes des Norvégiennes.
Conscients de tout cela, les Alliés sont venus au secours de la Norvège occupée et la bataille de Narvik (10-13 avril 1940 puis 9 mai-8 juin 1940) a constitué leur première victoire contre le Troisième Reich. Tout ceci est décrit en détail dans l’exposition principale, qui mêle aux considérations stratégiques des récits intimes très touchants. La visite se termine sur une section qui se pose des questions d’ordre éthique sur la guerre en général, très intéressante elle aussi.



Après ma visite, j’ai fait un petit tour de la ville, qu’il est tout à fait possible de parcourir à pied, puis je suis allé prendre le train retour de 15h10, qui m’a ramené à Luleå à 22h30. Le trajet est certes long, mais je ne regrette pas une seconde mon escapade à Narvik. Pour le musée, pour les fjords, pour le soleil qui ne se couche jamais. Je n’ai plus qu’à me réhabituer à dire Jag pratar inte svenska (=je ne parle pas suédois) au lieu de Jeg snakkar ikke Norsk (=je ne parle pas norvégien), et tout ira bien.
De toute façon, à l’heure où j’écris ces lignes, je m’apprête à quitter la Suède : départ prévu samedi 28 juin à 17 h, pour une arrivée à Paris prévue à 16h52… lundi 30. D’ici là, j’aurai l’occasion de vous raconter quelques petites choses supplémentaires sur mon périple scandinave. Mais je vais profiter de cette dernière soirée pour aller pique-niquer dans l’archipel de Luleå. Et on y va en… bateau !
Hej då!